Première > Français > La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle > Annale - Dissertation : La poésie n’a-t-elle vocation qu’à célébrer les joies de la vie ?

ANNALE - DISSERTATION : LA POÉSIE N’A-T-ELLE VOCATION QU’À CÉLÉBRER LES JOIES DE LA VIE ?

Exercice d'application


Écriture poétique et quête du sens

  • Exercice : Dissertation - Annale Bac

    La poésie n’a-t-elle vocation qu’à célébrer les joies de la vie ?

    Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus, sur les textes et les œuvres que vous avez lus et étudiés en classe, ainsi que sur vos connaissances personnelles.

     

    Texte A : Victor Hugo, « Fantômes », extrait de la section III, Les Orientales, 1829.

    Elle aimait trop le bal. – Quand venait une fête,

    Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait ;

    Et femmes, musiciens, danseurs que rien n’arrête,

    Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête,

    Rire et bruire à son chevet.

     

    Puis c’étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !

    Des ceintures de moire1 aux ondoyants reflets ;

    Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles ;

    Des festons2 ; des rubans, à remplir des corbeilles ;

    Des fleurs, à payer un palais !

     

    La fête commencée, avec ses sœurs rieuses

    Elle accourait, froissant l’éventail sous ses doigts ;

    Puis s’asseyait parmi les écharpes soyeuses,

    Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses,

    Avec l’orchestre aux mille voix.

     

    C’était plaisir de voir danser la jeune fille !

    Sa basquine3 agitait ses paillettes d’azur ;

    Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille4 :

    Telle une double étoile au front des nuits scintille

    Sous les plis d’un nuage obscur.

     

    Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.

    Enfant ! – Nous l’admirions dans nos tristes loisirs ;

    Car ce n’est point au bal que le cœur se déploie :

    La cendre y vole autour des tuniques de soie,

    L’ennui sombre autour des plaisirs.

     

    Mais elle, par la valse ou la ronde emportée,

    Volait, et revenait, et ne respirait pas,

    Et s’enivrait des sons de la flûte vantée,

    Des fleurs, des lustres d’or, de la fête enchantée,

    Du bruit des voix, du bruit des pas.

     

    Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule,

    De sentir par le bal ses sens multipliés,

    Et de ne pas savoir si dans la nue1

    on roule,

    Si l’on chasse en fuyant la terre, ou si l’on foule

    Un flot tournoyant sous ses pieds !

     

    Mais hélas ! il fallait, quand l’aube était venue,

    Partir, attendre au seuil le manteau de satin.

    C’est alors que souvent la danseuse ingénue2

    Sentit en frissonnant sur son épaule nue

    Glisser le souffle du matin.

     

    Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre !

    Adieu parure, et danse, et rires enfantins !

    Aux chansons succédait la toux opiniâtre,

    Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre,

    Aux yeux brillants les yeux éteints.

     

    1 Moire : étoffe rendue chatoyante par une technique d’écrasement du tissu.
    2 Festons : broderies en bas de la robe.
    3 Basquine : sorte de jupe, ample et élégante, portée notamment par les femmes basques et espagnoles.
    4 Mantille : longue et large écharpe de soie ou de dentelle, le plus souvent noire, couvrant la tête et les épaules, qui fait partie du costume traditionnel des Espagnoles.
    5 Nue : nuage et par extension, ciel.
    6 Ingénue : se dit d’une personne faisant preuve d’une franchise innocente et naïve.

     
     

    Texte B : Charles Baudelaire, « Le vieux saltimbanque », Petits Poèmes en Prose, 1869.

    [Baudelaire évoque une fête populaire. Il s’agit ici de la fin du poème.]

    Tout n’était que lumière, poussière, cris, joie, tumulte ; les uns dépensaient, les autres gagnaient, les uns et les autres également joyeux. Les enfants se suspendaient aux jupons de leurs mères pour obtenir quelque bâton de sucre, ou montaient sur les épaules de leurs pères pour mieux voir un escamoteur éblouissant comme un dieu. Et partout circulait, dominant tous les parfums, une odeur de friture qui était comme l’encens de cette fête.

    Au bout, à l’extrême bout de la rangée de baraques, comme si, honteux, il s’était exilé lui-même de toutes ces splendeurs, je vis un pauvre saltimbanque, voûté, caduc, décrépit, une ruine d’homme, adossé contre un des poteaux de sa cahute1 ; une cahute plus misérable que celle du sauvage le plus abruti, et dont deux bouts de chandelle, coulants et fumants, éclairaient trop bien encore la détresse.

    Partout la joie, le gain, la débauche ; partout la certitude du pain pour les lendemains ; partout l’explosion frénétique de la vitalité. Ici la misère absolue, la misère affublée2, pour comble d’horreur, de haillons comiques, où la nécessité, bien plus que l’art, avait introduit le contraste. Il ne riait pas, le misérable ! Il ne pleurait pas, il ne dansait pas, il ne gesticulait pas, il ne criait pas ; il ne chantait aucune chanson, ni gaie ni lamentable, il n’implorait pas. Il était muet et immobile. Il avait renoncé, il avait abdiqué. Sa destinée était faite.

    Mais quel regard profond, inoubliable, il promenait sur la foule et les lumières, dont le flot mouvant s’arrêtait à quelques pas de sa répulsive misère ! Je sentis ma gorge serrée par la main terrible de l’hystérie3, et il me sembla que mes regards étaient offusqués par ces larmes rebelles qui ne veulent pas tomber.

    Que faire ? À quoi bon demander à l’infortuné quelle curiosité, quelle merveille il avait à montrer dans ces ténèbres puantes, derrière son rideau déchiqueté ? En vérité, je n’osais ; et, dût la raison de ma timidité vous faire rire, j’avouerai que je craignais de l’humilier. Enfin, je venais de me résoudre à déposer en passant quelque argent sur une de ses planches, espérant qu’il devinerait mon intention, quand un grand reflux de peuple, causé par je ne sais quel trouble, m’entraîna loin de lui.

    Et, m’en retournant, obsédé par cette vision, je cherchai à analyser ma soudaine douleur, et je me dis : je viens de voir l’image du vieil homme de lettres qui a survécu à la génération dont il fut le brillant amuseur ; du vieux poète sans ami, sans famille, sans enfants, dégradé par sa misère et par l’ingratitude publique, et dans la baraque de qui le monde oublieux ne veut plus entrer !

    1 Cahute : petite habitation misérable.
    2 Affublée : revêtue
    3 Hystérie : (ici) crise émotionnelle violente, inattendue.

     

     

    Texte C : Pierre Reverdy, « Joies d’été », La Lucarne ovale, 1916.

    JOIES D’ÉTÉ

    La danse, le soir, parmi les lumières des arbres – ce sont les feuilles – Et la foule accouplée tourne entre les trottoirs, les murs et une palissade énorme qui monte se cacher dans l’ombre. Les fenêtres ouvertes sont des trous dans l’air et près du toit des masques se balancent. Têtes blanches, têtes pâles, têtes masquées elles ont l’air de pleurer sur les gens qu’elles regardent. Le bal est un tourbillon, et le vent sort pour secouer les branches qui tremblent un moment dans un nuage. La terre s’évapore en poussière et vole pour bientôt s’arrêter dans la nuit.

    Dix mille pieds raclent le sol ; les têtes sont mêlées et se rapprochent. La danse, le bal avec la joie indifférente, le plaisir physique et l’union des êtres dans le monde.  Les bras sont des crampons que l’on jette au premier venu dans le tourbillon du naufrage.

     

     

    Texte D : Jacques Prévert, « La fête à Neuilly », Histoires, 1946.

    [La fête foraine de Neuilly, près de Paris, a été très populaire depuis le XIXe siècle jusqu’à sa disparition en 1935.]

    Une horloge sonne douze coups
    Qui sont ceux de minuit
    Adorable soleil des enfants endormis

    Dans une ménagerie1
    À la fête de Neuilly
    Un ménage de dompteurs se déchire
    Et dans leurs cages
    Les lions rugissent allongés et ravis
    Et font entre eux un peu de place
    Pour que leurs lionceaux aussi
    Puissent jouir du spectacle
    Et dans les éclairs de l'orage
    Des scènes de ménage des maîtres de la ménagerie
    Un pélican indifférent
    Se promène doucement
    En laissant derrière lui dans la sciure mouillée
    La trace monotone de ses pattes palmées
    Et par la déchirure de la toile de tente déchirée
    Un grand singe triste et seul
    Aperçoit dans le ciel
    La lune seule comme lui
    La lune éblouie par la terre
    Baignant de ses eaux claires les maisons de Neuilly
    Baignant de ses eaux claires
    Toutes les pierres de lune des maisons de Paris

    Une horloge sonne six coups
    Elle ajoute un petit air
    Et c'est six heures et demie
    Les enfants se réveillent
    Et la fête est finie
    Les forains sont partis
    La lune les a suivis.

    1 Ménagerie : lieu où sont réunis les animaux dangereux dans un cirque.

La correction et les astuces de cet exercice t'intéressent ?

Accède librement à l'ensemble des contenus, aux astuces et aux corrections des exercices en t'abonnant sur Les Bons Profs. Clique ici pour démarrer l'abonnement.